Clarisse Merigeot pour Le Salon Littéraire, 1er Sept 2013

Dans Rendez-vous à l’hôtel, Michel Field a dit d’elle qu’elle promouvait ses livres « de manière rock and roll ». Philippe Bouvard a chanté ses louanges dans Les Grosses Têtes, et Marc-Olivier Fogiel a du faire face à son caractère intrépide dans La Polémique Culturelle d’Europe 1. Clarisse Mérigeot est journaliste et écrivain. A seulement trente ans, elle a déjà huit ouvrages à son actif. Elle a « vendu » son travail dans les plus grandes émissions radiophoniques et télévisées en faisant parfait usage de la provocation, la déesse qu’elle vénère. Les critiques l’aiment, ou pas. C’est sans demi-mesure pour cet écrivain haut en couleurs, et pas que pour les tatouages qui recouvrent la plus grande partie de son corps jusqu’à son cœur ! Clarisse Merigeot sortira au mois de novembre sa prochaine fiction: Rigide Bardot et les Nègres de la plage (Petit manuel de torture bourgeoise à mettre en application sur les Nègres de la plage), aux Editions Jacob-Duvernet. De retour de deux mois d’un isolement total sur la plage française qui l’inspire, elle accorde son premier entretien au Salon Littéraire en exclusivité. Les Nègres de la plage est un « pamphlet anti-beaufitude », explique-t-elle ; le regard qu’elle porte sur « la catastrophe d’une éducation bourgeoise réussie » : polémique assurée !

Comment défendez-vous votre métier d’écrivain ?

J’aimerais déjà qu’être écrivain soit considéré comme un métier. Quoiqu’on en dise, et même si cela « fait bien » lors de soirées mondaines et fait tout de suite de vous un objet d’intérêt auprès de gens qui n’y connaissent rien, il reste très difficile d’en vivre. Tout métier se doit par définition de garantir un niveau de vie décent. Dans mon cas, je dirais plutôt que c’est un état d’esprit, un centre d’intérêt, un choix de vie. Surtout pas un hobby, en revanche : le terme est trop péjoratif. J’admire les gens qui ont enfants et métiers épuisants. J’admire les gens qui écrivent sur un coin de table en faisant dîner leur progéniture et s’isolent du monde comme ils peuvent. Pour moi, c’est inconcevable. Je vis l’écriture comme un engagement quotidien. Je passe mes nuits avec des sujets plus ou moins agréables, jusqu’à mettre en place quelque chose qui puisse être partagé avec d’autres humains qui ne riront pas de mes préoccupations. Si je me lance dans un projet, pour moi c’est du 24 heures sur 24. Je suis comme un médecin avec un biper, mes rêves me tirent de mon sommeil. Si l’idée passe, elle est perdue à jamais. Mais ça ne rapporte que peu d’argent. Ensuite, être lue est un autre problème. « L’objet livre » est une chose. Il y a plusieurs étapes, dans la littérature: la première, c’est la satisfaction narcissique qu’on ressent en ayant le produit dans les mains. Ensuite, il y a sa commercialisation. Pour se vendre, il faut qu’il soit correctement promu. Mais cela n’est pas suffisant. Si le livre n’est pas diffusé et placé comme il faut, s’il n’y a pas de connexion intellectuelle entre ce que le lecteur voit à la télévision et ce qu’il trouve en rayon, rien ne se passe. Si l’on ajoute à cela l’acte d’acheter, la crise, il y a de quoi être déprimé. Au final, sortir un livre, c’est s’engager sur un pont piégé. Les planches sont mouvantes. Promotion, diffusion, envie… Elles doivent toutes s’aligner sans quoi la chute est douloureuse.

Hormis les personnages à créer pour un livre, pensez-vous qu’il soit nécessaire que l’écrivain se crée lui-même un personnage pour se vendre correctement ?

Tout le monde écrit ou essaye d’écrire, même des gens qui n’ont pas accès à la culture. Du papier et des idées suffisent à priori, mais ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air. Les éditeurs reçoivent une grosse masse de manuscrits, surtout depuis l’ère du numérique et de la copie. Tout Paris est arrosé, il faut trouver un moyen de se démarquer. Les gens qui lisent sont-ils stupides, ou le font-ils pour se donner bonne conscience ? Certains aiment étaler des bouquins sur leur table-basse pour paraître plus intelligents auprès de leurs proches. Beaucoup de livres qui sortent à grande échelle sont basés sur des concepts angéliques et niais. Ils tablent sur la simplicité. Ils sont intellectuellement hygiéniques, comme le papier. On les lit. Deux jours après, on en oublie le contenu puis on passe à un autre. Il faut concevoir un bon produit et avoir un nom est inutile si le concept ne suit pas. On peut se moquer d’Amélie Nothomb. Moi, j’admire cette femme car elle a su mettre en place et parfaire son personnage. On la reconnaît, on en parle. Toute personne normalement constituée sait qui elle est. Elle est un peu le Michael Jackson de la littérature française.

Par quoi aimeriez-vous que l’on vous reconnaisse ?

Il y a une différence entre les personnages créés de toute pièce et les gens sincères. Prenons l’exemple des Spice Girls. Elles ont toutes été inventées, puis « castées ». Au final, elles sont plus comédiennes que « musiciennes ». J’aimerais qu’on me voie comme un personnage pur. Il est certes mégalo de dire que l’on est un personnage. Mais pour moi, c’est un gage d’authenticité. Je suscite la haine, l’amour, l’interrogation. J’aime l’idée être un objet de curiosité. A ma mort, je lèguerai mon cœur à un riche misanthrope qui l’exposera dans son cabinet de curiosités. On fumera près de lui. Des hurluberlus enivrés réfléchiront à ce qu’il a pu contenir ou endurer. Que cet homme prenne également ma peau. Qu’il expose et fasse vivre mes tatouages dans des cadres sous des Marie-Louise. Je me veux dans sa chambre ou au-dessus de sa cheminée

L’idée de savoir vos livres chez des gens, d’être « conservée », qu’en pensez-vous ?

J’adore l’idée qu’une personne m’achète, m’emporte sous son bras et m’emporte vers un nouveau chez moi. Même si mon œuvre est minuscule et très jeune, mon éternel but est d’être aimée. J’ai déjà vu mes livres  dépasser de sacs à main. Mon travail m’appartient, mais sitôt achevé,  je l’abandonne. Mon livre ne m’appartient plus. Je le laisse à qui s’y retrouve et je le fais volontiers.

Nous sommes aujourd’hui chez vous, devant votre bibliothèque. Chose curieuse, vous avez peu de livres !

Je vis dans un petit appartement et par manque de place, je jette tout ce qui m’est inutile. Je conserve seulement les ouvrages qui sont chers à mon cœur, ou qui servent de documentation à un nouveau projet. J’ai trop peu de temps et de place pour les gâcher à accumuler des choses sans intérêt.

Quels sont vos livres cultes ?

La Jérusalem délivrée du Tasse. L’Evguénie Sokolov de Gainsbourg. 21 recettes pratiques de la mort violente de Vercors. Vers, le recueil de nouvelles du mexicain Eusebio Ruvalcaba, publié récemment. Les aphorismes de Marc-Edouard Nabe dans Chacun mes goûts. Grâce à l’éditeur Christophe Lucquin, je suis devenue une grande admiratrice de Mario Bellatin. Bellatin est l’écrivain de la mutilation. Ses livres sont des puzzles aux constructions diverses. Christophe Lucquin Editeur sortira bientôt, après Stock, sa traduction de Salon de beauté, sa plus belle œuvre. Il faudrait également lire Leçons pour un lièvre mort, La journée de la guenon et le patient, Dans la penderie de monsieur Bernard, sur sa rencontre avec Robbe-Grillet. Ses récits courts, hallucinés, ils végètent autour des mêmes thèmes. L’œuvre de Bellatin est une énigme, une grille de mots croisés. J’aime particulièrement Jeu de Dames (Gallimard). Deux récits, courts et liés entre eux, s’y entrechoquent. Lequel des deux phagocyte l’autre ? Quelqu’un qui lit Bellatin en dilettante n’y entendra rien. Quelqu’un de sincère y verra un million de choses fascinantes. C’est une liste de shopping, que je suis en train de faire là! Je suis également folle de Laurent Audret, qui sort le 3 octobre Des enfants, un conte barbare (Christophe Lucquin Editeur). J’aimerais aussi mentionner Mon suicide de Henri Roorda (Editions de l’aire). Un ami libraire me l’a offert pour mon anniversaire.

Etrange cadeau !

Il gère Le Rameau d’Or, à Genève. Roorda a écrit sur son incapacité à subir le monde. Malheureusement, il s’est donné la mort juste après l’avoir écrit, en 1925.

Mon livre fétiche est Fou de Vincent d’Hervé Guibert. Je suis fascinée par sa construction et je le relis régulièrement. J’aime l’Opium de Cocteau. Le livre est décousu, on y trouve des dessins propres au cauchemar. J’ai toujours aimé Cocteau. La Voix humaine a inspiré mon Lettre à Pauline Pantocrator : une femme seule, un téléphone, un portrait, une tromperie. Je suis en train de relire sa pièce Renaud et Armide. J’ai un dessin de lui tatoué sur l’épaule.

Comment expliquez-vous votre désir d’écrire ?

Ce n’est pas un désir. Là, tout de suite, je pense à la réplique de De Funes dans La Folie des grandeurs : « Mais je suis ministre, je ne sais rien faire ! » Moi, je ne sais qu’écrire. Pour un journal ou pour un livre, cela m’importe peu. J’écrivais déjà à 7-8 ans. Je suppliais mes parents de transmettre mes notes au journal du coin pour qu’ils publient ce que j’avais perçu des matches de foot locaux. C’est une malédiction, une maladie. Je ne sais faire que cela.

Je sais que vous partez tous les étés sur une plage abandonnée, pour y écrire en paix pendant deux mois, avec le minimum pour vivre. A quel rythme lisez-vous pendant cet « exil » ?

Je lis un livre par jour en général. Je m’impose un rythme, je prépare un certain nombre de choses à ingurgiter. Je lis tout ce qui est susceptible à m’aider à construire ma prochaine fiction.

Si vous deviez offrir un livre, quel serait-il et pourquoi ?

A qui dois-je l’offrir ?

A quelqu’un que vous aimez.

S’agit-il d’une personne intelligente, d’intellectuellement apte à comprendre quelque chose d’élaboré ?

Pas forcément.

Une personne qui n’a pas besoin de vulgarisation ?

Je ne sais pas.

Bon, disons le Gainsbourg, alors. Chaque mot y est à sa place. Il est construit au millimètre, il est drôle, intelligent, court. Son sujet n’est pas rébarbatif et l’auteur engageant.

Vous avez un temps été directrice des collections « Fantasmes » et « Culture pop » chez Christophe Lucquin Editeur, collections qui n’existent plus aujourd’hui. Qu’est-ce que cela vous a apporté par rapport à votre métier d’écrivain ?

Christophe Lucquin est un vrai passionné de littérature qui se bat pour produire des textes percutants dont la majorité des éditeurs auraient peur. Il reçoit beaucoup de manuscrits. J’ai découvert avec lui la cruauté du monde littéraire. On sait, ne serait-ce qu’à la mise en page d’un manuscrit, à la manière dont un auteur se présente, au titre qu’il a choisi, s’il sera viable ou non. Il suffit de lire deux lignes de lui pour être en mesure de dire si ses efforts finiront à la benne. Pendant ce temps, il y a des gens qui attendent la réponse, qui ont dépensé un argent fou à imprimer, à faire relier. On repère tout de suite les problèmes de narration, de ponctuation, on sait tout de suite à qui on a à faire. Il faut un moins d’une minute, pour ça. Envoyer un manuscrit à un éditeur, c’est monter à l’échafaud. On est jugé en un regard. Il faut avoir une volonté  et un mental de fer.

Vous avez un jour dit ne pas pouvoir écrire des « fictions multi-personnalités », être incapable capable de plonger dans des psychologies et vous faire hanter par vos personnages. Vous faites de la méta-littérature, du coup : expliquez-nous.

Je pense à Annie Duperey, qui avait disait que partager sa vie avec ses personnages était pour elle un exercice épuisant. Je ne suis pas une conteuse : ce sont des idées, que je cherche. Des concepts qui seront exploités dans de nombreux livres. J’aimerais que chacun de mes livres soit un personnage qui dialogue avec un autre. Je veux dissimuler des indices. Je veux stimuler et faire enquêter.

La littérature (in)utile à se faire aimer (préface inédite de Daniel Darc) est sortie en octobre 2012 chez Christophe Lucquin Editeur. Le livre est en fait votre premier « best–of ». Il reprend Le Club des 27 ans, Lettre à Pauline Pantocrator et La Punition. C’est par cet ouvrage que j’ai découvert l’auteur que vous êtes. Ecrire pour vous faire aimer : est-il là, votre concept ?

Tout à fait. L’écriture est chez moi le résultat d’une faille narcissique béante. J’ai toute ma vie cherché à me faire aimer. « Et aimez-moi », répète le livre. « Et aimez-moi. » Peut-on se faire aimer d’un public grâce à la littérature ? Peut-on récupérer un amour perdu en lui offrant un livre de vénération ? Je le répète sans cesse : je ne pense pas que la Littérature tolère de ses ouvriers qu’ils l’utilisent à des fins égoïstes ou vulgaires.

Qu’est-ce que ce métier vous apporte, dans ce cas ?

Tout dépend de la personne à qui la littérature s’adresse. Est-ce que la personne la mérite ? Il vaut mieux éviter d’écrire des livres d’amour à des souillons : elles n’y comprendront jamais rien.

Qu’est-ce que ce métier vous apporte ?

La résilience. La souffrance est une matière brute. Machinée correctement par l’esprit, elle peut se transformer en quelque chose de beau.

Jean-Marie Laclavetine disait qu’il n’en pouvait plus de recevoir de la littérature-réalité, des manuscrits sur la mort du père, du fils, de la mère… Les éditeurs ne sont pas des infirmières, disait-il. J’écris à partir des éléments que je possède : horreurs et bonheurs. Je ne suis ni mégalomane ni dupe. Je sais qu’on se fiche de mes petites affaires. Le défi consiste à produire de l’universel et de l’utile à partir de l’intime. Il est presque impossible.

Préférez-vous « accoucher » des personnalités ou écrire vos romans / fictions méta-littéraires ?

Je les choisis, ces personnalités. Elles sont dans la même ligne de pensée que moi. Elles ont besoin de réparer un outrage. J’ai aidé  Amale El Atrassi à sortir Louve Musulmane (Editions de l’Archipel), dans lequel elle raconte une enfance terrible, passée sous le joug de ce qu’elle appelle « l’islam des illettrés ». Son témoignage est formidablement courageux. Mais la pauvre à la malchance d’avoir un frère célèbre, Mustapha El Atrassi. Elle mène un deuxième combat aujourd’hui. Elle craint d’être victime d’un boycott orchestré par ses amis médiatiquement haut-placés. Ces gens ne méritent-ils pas d’être aidés ? Ensuite, concernant mon travail, je suis plutôt schizophrène : ce que je fais pour les autres n’interfère pas avec mes projets personnels. Mon travail est mon secret, tout se passe entre moi et moi. Je passe tellement de temps à me masturber l’esprit qu’être altruiste me fait un bien fou. Quand je travaille avec quelqu’un, je n’existe plus. Je suis là pour écouter. Prendre des vacances de soi-même pendant un temps : c’est un concept que je trouve au final séduisant.

En plus de Louve Musulmane, vous avez écrit Dans la secte « Nouvelle Star » pour Kristov Leroy, un ancien candidat (Editions Jacob-Duvernet.) Ca ne peut pas nuire à votre carrière ?

En quoi ? Je suis fière de mon travail. En tant qu’ « accoucheuse », ensuite, je ne porte aucune responsabilité sociale. C’est la vie de ces gens, pas la mienne. Mon rôle est de m’effacer devant le nom de la personne qui choisit de se dénuder. Par quel affreux concours de circonstances pourrais-je la priver de sa propre existence ? Je ne suis qu’une aide. Je ne suis qu’une ombre.

Quelle sera votre prochaine collaboration ?

Bernard Minet.

Pourquoi ce choix ?

Bernard Minet, c’est le Club Dorothée. Je l’aime depuis l’enfance. Il est pour moi toute la somme des héros qu’il incarnait dans les années quatre-vingt dix. J’ai un grand respect pour lui. Mes parents travaillaient beaucoup. Ma sœur et moi étions confiées à une bonne qui nous abandonnait devant la télévision. J’ai passé plus de temps avec lui qu’avec mon propre père. Le livre est prévu pour février 2014. Vous y découvrirez son étonnant parcours de vie — Bernard Minet est avant tout un musicien virtuose qui a accompagné les plus grands —, et le regard qu’il porte sur les années Dorothée est très particulier. Bernard Minet est passionnant, émouvant, infiniment drôle. Il a cette fabuleuse faculté d’offrir de l’inédit avec respect, sans jamais tomber dans le trash. C’est un homme respectueux, qui chérit des valeurs définies. J’aime passer du temps avec lui. Pour moi, le rencontrer est toujours émouvant. C’est comme une communion. Je n’ai jamais vécu cela avec qui que ce soit. Son livre sera un objet extraordinaire pour toutes les personnes qui l’ont un jour aimé. Avec une préface inédite de la merveilleuse Dorothée et de Jean-Luc Azoulay. Cela vous paraîtra peut-être incroyable, mais je m’en moque : ils font partie des rares personnes devant lesquelles je suis prête à plier le genou en guise d’hommage. Je les respecte trop pour les écorner.

Vous sortirez en novembre Rigide Barbot et Les Nègres de la plage aux Editions Jacob-Duvernet. Ce roman est inspiré de votre enfance. Racontez-nous.

Les Nègres de la plage, sous-titre Petit manuel de torture bourgeoise à mettre en application sur les Nègres de la plage, c’est la guerre de Troie appliquée à un bastion balnéaire de la bourgeoisie française. Les bien-nés, la « vague bleue », s’y bat contre les campeurs (les Rouges). Ce livre a plusieurs axes de lecture. C’est un pamphlet anti-beaufitude. C’est une critique acerbe de la manière dont pense et agit la bourgeoisie française. Enfin, c’est une histoire d’amour et de vengeance. Le narrateur est prince de la vague bleue. Sa fiancée le quitte un soir pour un campeur et le conflit démarre. Il doit réparer son honneur et détruire pour de bon la race qui pollue son existence. Je précise que le mot « Nègres » fait référence aux campeurs, qui n’ont pour seul souci que leur bronzage. Le mot n’est pas employé au sens raciste du terme. J’invite vos lecteurs à consulter mon site web pour un résumé et des extraits.

Issue d’une famille bourgeoise, pour devenir écrivain vous n’avez pas suivi le parcours attendu. Vous avez renoncé à un certain confort…

Je suis la fille d’un magistrat et d’une criminologue. Mes parents ont travaillé toute leur vie comme des chiens. Ils m’ont eue très tard. Ils ont préféré s’assurer un statut social avant d’engendrer. Pour mon père, ce que je fais aujourd’hui est du temps perdu. Il ne comprend pas pourquoi je m’intéresse plus aux idées qu’à construire un édifice financier. J’ai commencé à écrire pour des magazines de rock et des magazines gays pour hommes. A l’époque, il voulait que j’écrive sous un pseudonyme. Il n’est pas homophobe, mais sans doute pensait-il que j’étais encore « récupérable » et qu’il ne fallait pas entacher mon parcours d’inutilités. Ensuite, je suis « entrée en littérature ». J’étais perdue.

Dave Grohl est l’homme de ma vie, sorti aux Cahiers du Rock en 2008 est une déclaration de la fan que vous êtes à Dave Grohl, ex-membre de Nirvana, chanteur des Foo Fighters. Pensez-vous que devenir journaliste est le moyen le plus intelligent pour approcher une idole ?

J’ai écrit un livre sur la presse « people ». J’y explique que les journalistes sont des intermédiaires entre les « divinités-vedettes » et leurs croyants. Dans le monde de la notoriété, le journaliste est un genre de Pape. Il est là pour recueillir la parole divine — il est plus proche du divin que n’importe qui. Son rôle consiste ensuite à la diffuser. Approcher une star en étant journaliste, ce n’est pas être en « demande ». Il y a la promotion de l’un et un papier à écrire pour l’autre, cela équilibre le rapport.

Devenir journaliste était pour vous une vocation ?

Oui. Je voulais être la journaliste qui enquête. Un ami de ma mère, Jean Ker, était le meilleur fait-diversier français. Il travaillait pour Paris Match.

Il a fait de grosses découvertes sur l’affaire Grégory, l’affaire Bruay-en-Artois…  J’ai fait l’EFAP sur son conseil, puisque son fils était passé par là avant moi. Mon sujet de mémoire était « L’investigation journalistique peut-elle se substituer à l’investigation policière ? » Et la réponse était oui dans son cas. Cet homme me fascinait. Pour moi c’était un magicien. Il cachait des appareils photo et des micros dans ses manches… Il m’a appris qu’être un bon journaliste est une quête. Il faut tout savoir, tout comprendre, tout lire. Je suis fan de la série Absolutely Fabulous. Un des personnages, journaliste people, l’explique très bien : « Etre journaliste, c’est porter une bouteille de vin vide à sa bouche et en extirper la dernière goutte, dit-elle. La plus savoureuse. » Il faut tout savoir pour avoir l’angle que personne n’a, car tout est très vite dit.

Je vous ai longuement écoutée parler d’Histoire, et vous l’avez fait avec passion. Pourquoi ne pas trouver l’angle pour en faire un livre, avec la « touch »  Clarisse Merigeot ? Lorant Deutsch l’a fait à sa manière !

Lorant Deutsch n’est pas écrivain. Ce qu’il a fait, c’est un livre pour ceux qui jouent à « Qui veut gagner des millions » ! C’est un livre d’anecdotes, de détails, un QCM géant, un carnet de vacances pour défaillants en culture générale. Lorant Deutsch est un homme de théâtre, qui en parle avec érudition. Je le préfère sur ce terrain-là. Quant à moi, je ne suis pas historienne, je n’ai pas de qualification universitaire en la matière. Certaines périodes me fascinent. J’aime apprendre, toujours ; mais bien loin de moi l’idée d’apprendre quelque chose aux autres. Je suis dans une quête de savoir, pas de transmission et encore moins de vulgarisation.

Vous signez chacun de vos livres de votre date de naissance suivie du mois et de la date de fin d’écriture, pourquoi ? C’est comme si chacun de vos livres était le dernier, le livre de la mort, un ultime témoignage.

C’est une tradition, une superstition. Je suis une grande hypochondriaque et la vie tient à peu de chose.

Est-ce que le rapport que vous avez à la mort motive votre écriture ? Est-ce que vous avez peur de ne pas « laisser de trace » ?

Ce serait drôlement prétentieux ! Non. Ma plus grande angoisse consiste plus à me dire « à quoi bon ? » J’ai inventé le concept de « Littérature (in)utile à se faire aimer ». A quoi servent mes livres ? Peut-on se faire aimer par le biais de la littérature ? Peut-on adresser un témoignage d’amour à une femme pour la reconquérir, ou la Littérature interdit-elle que ses ouvriers aient des préoccupations aussi vulgaires ? Je rêve que mon travail serve à quelque chose à sa minuscule mesure. Je voudrais ne pas faire tout cela pour rien. Je serais heureuse que quelqu’un y trouve son compte.

Est-ce que ce métier rejoint l’idée que vous en aviez ?

Totalement. C’est un métier de crève-la-faim. Certains acceptent de faire n’importe quoi pour s’assurer un nom. C’est le monde de la littérature « mainstream ». A côté de ça, il y a un mouvement plus souterrain, tout un monde « indé » qui peut tout se permettre. Le « mainstream » fournit au public une facilité de lecture, du papier hygiénique. Je ne sais plus qui a dit que de nos jours, le rock n’existait plus qu’en littérature. « L’indé » vient d’une créativité plus profonde, d’une souffrance intime. On peut tenter de percer dans l’hygiénique, réussir en s’y abandonnant. Je préfère respecter les élans de mon cœur. Pour ce qui est de l’argent… J’admire ceux qui travaillent et qui arrivent à compartimenter leur vie. C’est un tour de force que j’ai du mal à exécuter. Je suis trop impatiente : quand je suis sur un projet, j’ai besoin d’avancer rapidement. J’ai peur que mes idées s’envolent, je me réveille la nuit en sursaut. Je ne fais plus que ça, jour et nuit. J’écris dans l’urgence de peur de m’oublier. Daniel Darc avait raison dans la préface qu’il a écrite sur moi, finalement : être moi, c’est épuisant.

Propos recueillis par Laure Rebois (septembre 2013)

Photos : © Guillaume Eymard.

 

> Voir le site de Clarisse Mérigeot

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