Interviews

Michel Boujenah, son monde à lui

Du rire et des larmes est le livre que le Père-Noël m’apportait à douze ans, avec Le Rouge et Le noir, oui c’est paradoxal, quoique, accompagnés d’une guitare, et d’autres choses demandées plus tôt, mais que je n’avais pas le droit d’aller voir sous le lit de mes parents, mon cousin m’avait dit. Des années plus tard (si peu), quelques claquements de bises lors d’évènements, une invitation empruntant un chemin virtuel et sinueux durant huit ans, un tuto #houssedecouette, une mise en application sur TikTok, un « bonne nuit », et nous voilà au moment de l’interview.

Vous ne comprenez rien ? Ne vous inquiétez pas. C’est le chapeau le plus irréel que j’aurais écrit, mais… vrai. Lui, le porte magnifiquement, le chapeau. Alors découvrons ce qu’il y cache ; car c’est l’humoriste précurseur du one man show, un talentueux comédien et réalisateur. C’est Michel Boujenah.

Propos recueillis par Laure Rebois

 

Tout part de l’émotion. Vous m’avez fait rire, pleurer et beaucoup réfléchir lorsque j’ai lu Du rire et des larmes. Je n’avais que douze ans. Qu’attendez-vous d’un livre ?

J’attends d’un livre qu’il change ma vie. J’attends et j’espère cela. Ce qui n’arrive pas très souvent. Finalement heureusement. Après il peut ne pas atteindre cet objectif mais l’aimer quand même. J’aime beaucoup les livres. J’en ai même, là à côté de moi ; je sais que vais les lire un jour. Ça me fait du bien de savoir qu’ils sont là. Ça va remplir ma vie sinon la changer, c’est cela la lecture.

Flaubert aurait dit « Madame Bovary c’est moi ». On ne parle que de soi, lorsque l’on écrit, moi en réalisant cette interview, vous en y répondant. Choisissez-vous vos lectures en fonction de votre histoire, pour vous retrouver ?

Il paraît que c’est faux. Mais pour moi c’est vrai.  Pour vous répondre, non. Le livre, c’est un hasard. On m’en parle ou autre. Ce n’est que coïncidence, ce qui est formidable, c’est la découverte.

Stendhal a d’ailleurs écrit « Le roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin ». Quel livre vous a toujours suivi ?

Il y en a plusieurs. Le dernier des Justes, Narcisse et Gollum et évidemment Solal. Mais plus souvent Solal que Les Valeureux ou Belle du Seigneur par exemple. Mon livre important chez Cohen c’est Solal. Pour moi ce livre, c’est tout.

On se construit sur ses six premières années écrit Elias Canetti dans L’histoire d’une jeunesse.  On apprend également que par admiration et dévouement filial, le garçon de 12 ans devient un lecteur ardu. C’est un point commun avec l’auteur si je ne me trompe.

Oui. C’est exact. Je me sentais souvent seul. Malgré une grande fratrie, nous sommes quatre. Et puis il y avait beaucoup de livres chez mon père.

Vous semblez nostalgique de votre enfance, même si paradoxalement c’est une période où vous étiez triste et solitaire. Parce que c’était un temps sans peur, un temps heureux, celui de l’innocence comme pour Canetti ?

Une partie oui, une autre non. Mais on est tous exilé de notre enfance, pas que moi. Ceux qui ne le sont pas me font de la peine. Ça ne veut pas dire que l’on soit infantile, complaisant. Mais on peut tout à fait être joyeux. L’exil n’est pas forcément une chose triste. On passe tous notre temps à avoir des résurgences, dans le meilleur des cas. On passe une grande partie de notre vie à recoller les morceaux : de ce qu’on est, d’où on vient et ce que l’on a été. Et notre enfance. Et lorsque l’on y arrive, on peut dire qu’on a fait notre travail avec notre nostalgie mais pas avec notre enfance. « Je ne suis certainement pas un enfant », les gens capables de dire cette phrase me font terriblement peur.

En 1967 vous décidez de devenir acteur après avoir présenté à l’oral un exposé du livre Le dernier des justes d’André Schwarz-Bart. J’imagine que pour donner autant d’émotions, ses mots vous ont tout d’abord permis d’aller chercher au plus profond des vôtres. Alors pourquoi ce choix de roman ?

Le Dernier des Justes m’a beaucoup influencé, bouleversé et les autres m’ont poussé à faire du théâtre. Mais je voulais encore être médecin à ce moment. C’est justement le moment où sans m’en rendre compte j’ai trouvé ma maladie, celle qui allait faire de moi ce que je suis plus ou moins devenu. Et ce livre, car je découvrais une partie de l’histoire de mon peuple.

Vous avez créé plus tard une compagnie de Théâtre : La grande cuillère. En parallèle, vous vous occupiez d’enfants, durant huit années. C’est grâce à eux que vous avez découvert la psychanalyse, qui vous sert dans vos spectacles.Alors sont arrivés les personnages d’Albert, Anatole, Les magnifiques… Seriez-vous d’accord si je vous disais qu’il y a de l’Albert Cohen en vous ? En eux ? Vos personnages sont des Valeureux, non ?

Oui en partie c’est vrai, j’ai découvert la psychanalyse grâce à eux, les enfants. Après oui j’ai appelé Les magnifiques ainsi mais avant d’avoir lu Les Valeureux. J’ai lu Solal très tard. Je ne connaissais pas Cohen. Alors oui j’étais fier. C’est ma famille. C’est beaucoup pour moi.

Pour en revenir à la psychologie, le lien père-fils est très fort, important pour vous. Ce fut le sujet de votre premier film en qualité de réalisateur, tout simplement intitulé Père et fils. Primo Levi disait « Les gens qu’on aime ne disparaissent vraiment que quand on les oublie. ». Et dans La Bible/l’Ancien Testament on retrouve cette jolie phrase : On ne meurt pas, on s’absente. Quel(s) auteur(s)vous ont appris sur l’absence ?

Tous. Mais je répondrais en particulier : Cent ans de solitude. Cette maison qui se construit au fur et à mesure que les gens disparaissent, et qui est labyrinthique, c’est formidable ! On écrit tellement sur la mort, sur l’absence. Les histoires ne s’écrivent que sur les douleurs, pas sur le bonheur. On écrit sur ce qui nous fait mal. Si on parle du bonheur, on fait une boom ! ça ennuie. C’est génial mais pas artistiquement… Sans parler de Primo Levi, au fond on ne parle que de l’absence.

Philippe Noiret, le Père dans votre film, fait désormais partie des absents… Ses fils étaient Charles Berling, Pascale Elbé et Bruno Putzulu qui lui a dit « Pour s’exprimer, une certaine pensée demande à emprunter un certain chemin, sinon il ne reste que le bruit des mots. » Philippe Noiret lui a répondu : « Telle est la respiration de la poésie. »

J’aimerais savoir ce que vous inspire la poésie. L’aimez-vous ? Quelle est dans votre vie son utilité ?

La Poésie permet de sublimer la vie. C’est une des formules la plus forte pour exprimer ce qu’est la fiction. Seule la fiction permet de dire la vérité, permet à un artiste d’être véritablement sincère. Raconter son vécu ne sert à rien… Picasso disait « Il n’y a de vérité en art que dans le mensonge. » C’est parce qu’on invente des histoires. Ce n’est pas en racontant notre vie que l’on peut transmettre. Mais par l’émotion. Ça sert à rendre encore plus beau, tout. Plus. C’est pour ça aussi que Cyrano de Bergerac est joué tout le temps. C’est plus beau car ce n’est pas vrai, et c’est plus vrai car ce n’est pas vrai. On ressent l’émotion de Cyrano de manière tellement incroyable, ce qui est valable pour Harpagon, Alceste, Hamlet. S’il y en a bien qui est poétique c’est Shakespeare ; la force de ses mots…. Prévert aussi ! Je n’écris pas de poésie, j’écris des histoires poétiques. Eux font de la poésie.

Vous avez joué avec Rufus dans Les Misérables de Claude Lelouch. Cependant, je ne vais pas parler d’Hugo mais de Beckett. Rufus a joué l’œuvre remarquable En attendant Godot. Beckett reste associé au théâtre de l’absurde. Cette pièce traite du désespoir et de la volonté d’y survivre. Elle évoque la futilité de l’existence. Êtes-vous vous même sujet au désespoir ?

Oui. Mais c’est un désespoir… au bout d’un moment il est très optimiste mon désespoir. Je suis un optimiste désespéré, voilà. – rire-

Cela nous renvoie à Cioran. Il est marqué des sceaux du pessimisme, du scepticisme et de la désillusion. Vous êtes athée, pensez que même sans la religion il y aurait des guerres… ok. Mais vous êtes rarement au paroxysme de l’optimisme et de la joie (en interview). Même pêcher un poisson, vous n’y croyez pas, vous n’y croyez plus. 

Nonobstant faire rire avec ce qui normalement désole les gens est le propre du clown. Alors êtes-vous nihiliste ou tenez-vous votre personnage public ?

Je ne sais pas. Vous demandez une grande introspection, et j’en suis incapable. La manière dont vous posez les questions me fait penser à une histoire que j’aime beaucoup sur un grand poète qui s’appelle Edmond Jabès. Un étudiant à la Sorbonne fait une thèse sur lui et lui est dans l’amphithéâtre. Un homme à côté lui demande ce qu’il pense de la thèse du garçon qui parle sur son œuvre et Edmond Jabès répond : « Je ne savais pas que j’avais dit tout ça. »

Je suis joyeux d’aller à la pèche, je ne sais pas expliquer pourquoi, ce que je sais c’est que je suis toujours étonné d’attraper un poisson, de trouver une belle image, de faire un spectacle et que le public me dise que c’est bien. Je ne pars jamais gagnant et pourtant je suis un vrai combattant sur scène. Dès que j’entends rire je suis étonné. Je m’en veux d’être comme ça. Mais c’est moi.

« L’art j’ai toujours l’impression que c’est les autres qui le font. » Dustin Hoffman. C’est ainsi. Je ne suis pas le seul.

Après j’exagère, je sais trouver des choses merveilleuses. Mais j’admire les gens qui sont tout le temps heureux. Je les envie mais en même temps, je n’y crois pas…

Ce qui est marquant chez vous, est l’importance du lien. Que reçoit-on le plus lorsque l’on transmet ?

Je ne transmets pas pour recevoir, mais par nécessité. La transmission des émotions est fondamentale et c’est toute ma vie, c’est mon métier. Pour un artiste il ne peut s’agir que d’émotions. C’est formidable la peinture pour ça. Par exemple, un champ de blé… Rien de génial ! Mais en attendant, quand c’est Van Gogh qui le fait, on est bouleversé. Comme lorsque l’on me demande de quoi parle mon prochain spectacle. C’est important que pour moi. On s’en moque. L’important est que ça doit me toucher moi pour mettre en jeu des émotions qui me bouleversent et donc toucher les autres. Ce n’est pas tant l’émotion elle-même qui est bouleversante, ce sont les mots et les images que je vais choisir pour transmettre cela, qui fera que ce sera beau ou pas. Au-delà du contenu.

S’il y avait un mot pour vous définir, je dirais MEMOIRE. Est-ce celui-là ? (Vous n’avez pas le droit de répondre que vous ne vous souvenez plus de la question ! sourire)

Deux mots. Un oxymore : joyeuse tristesse.

« J’ai toujours pensé qu’il était plus passionnant de rêver sa vie que de la vivre. » Vous jouez toujours plusieurs personnages. Finalement, le schizophrène, c’est vous ou l’autre ? (rire)

Les deux mon Capitaine ! hahahaha

Le journal Le Monde, le 29 mars 2020, titrait : « La littérature de Tunisie mérite d’être redécouverte. » L’universitaire Samia Kassab-Charfi, auteure avec Adel Khedher d’une somme Un siècle de littérature en Tunisie, 1900-2017 (éd. Honoré Champion), estime nécessaire de rendre visibles les écrivains tunisiens majeurs dans le panorama maghrébin. Ils mettent alors en avant la littérature de Tunisie. Quel auteur en particulier conseilleriez-vous et pourquoi ?

Le plus grand qui est Albert Memmi évidemment. Ce n’est pas le personnage le plus sympathique mais c’est un immense écrivain. Aussi Karin Tuil, son ouvrage L’invention de nos vies est une merveille !

Vous avez dit souvent vous questionner à savoir si vous écrivez pour faire rire ou si vous faites rire pour écrire. Avez-vous la réponse après ces périodes de confinement ? 

Non… J’écris pour jouer. Surtout. Pour jouer je dois écrire. Je n’ai pas une écriture littéraire, je ne suis pas un écrivain, je suis un conteur et pour ne pas oublier, j’écris.

Pour que je puisse pratiquer mon art comme je l’entends, je dois écrire, mais mon art comme je l’entends c’est être sur scène. Ou derrière une caméra.

 Période d’isolement oblige, je me dois de vous demander vos lectures du moment, ou le livre que vous souhaiteriez faire découvrir.

Je lis des livres de Laurent Gaudé. Le soleil des Scorta, qui a reçu le prix Goncourt, également Salina j’ai beaucoup aimé. Mais je viens de commencer L’anomalie, le prix Goncourt 2020, par Hervé Le Tellier.

 

Merci beaucoup Cher Michel !

Et à bientôt pour Les adieux des Magnifiques 1ère partie !

Interview en exclusivité sur laurerebois.fr

Copyright : Renaud Corlouer

2 commentaires

  1. Sophie PIERRE a dit :

    Waouh quelle chance ! Michel se fait très rare dans la presse ! Très belle interview ! J’ai adoré sa vision de la nostalgie !

  2. Yves a dit :

    J’ai toujours été impressionné par la carrière de Michel ! INCROYABLE

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